Giuseppe

Giuseppe, écrivain, poète et critique littéraire est le collaborateur du site ; il vous présente régulièrement son éditorial.

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Éditorial n° 25 du 30 septembre 2017

Le chiffre, de l’outil au tyran

Quel est le point commun entre le prophète stérile Apple, la novlangue néo-libérale et la suprématie contemporaine des sciences dites « dures » ? L’anesthésie générale du sentiment humain. Soyez innovants, mais surtout pas originaux. Soyez libérés au travail, mais surtout pas du travail. Intéressez-vous aux mécanismes de la réalité matérielle – au comment – mais surtout pas à son sens – au pourquoi.

Oui, la sensibilité est en deuil. Nous avons perdu la poésie du monde. Et, à travers elle, une partie de la perception du monde. L’individualité se désagrège dans le collectif individualiste. Le jargon remplace la rime, la technique supplée l’art, la connaissance se substitue à la culture. Nous traversons un âge d’or singulier, l’âge plaqué or du cerveau qui humilie le cœur, si tant est que cette dichotomie soit pertinente. La lutte des classes, avant d’être une question sociale, est une lutte cognitive : pour asseoir son invraisemblable légitimité, l’oligarchie financière a imprégné les esprits d’un faux-ami. Un prisme déshumanisant fondé sur le mythe de la rationalité moderne, à savoir le culte arithmétique.

Il suffit de le constater autour de soi. Alors que depuis son invention au Moyen Âge, la comptabilité se contentait de rappeler les commerçants à leurs responsabilités, sa réforme des années 1990 a épaissi les bordures jusqu’à, progressivement, remplir le cadre tout entier : le contenant est devenu contenu. Du totem du « bac S » à la surmédiatisation des « experts », la réputation du chiffreur s’est construite au détriment de celle du lettré : plus que jamais, les bons comptables font les bons amis. Et si pensée il y a, elle ne sera prise en compte qu’en tant qu’instrument d’influence, de calculs. Une somme de vues, de partages, de commentaires, d’audimat 2.0 : la viralité, condition préalable de la crédibilité. L’idée n’existe plus en tant que telle et fait désormais corps avec son canal de communication. Dans le cas contraire, c’est-à-dire dans l’extrême majorité des cas, les penseurs seront considérés comme de simples « illuminés » pratiquant le loisir d’un autre temps : la « masturbation intellectuelle ».

De même, le nombre est perçu pour ce qu’il n’est pas : un indicateur prétendument objectif. Un programme non chiffré (ou qui s’écarterait simplement de dogmes tels que la croissance ou la réduction de la dette publique) est ainsi taxé de tous les maux : insincère, fantaisiste, voire irréalisable.

Mais le règne absolu des chiffres arabes a besoin d’un bras droit, celui de la traçabilité : rien ne doit s’opposer au recensement des petits riens, c’est pourquoi l’inquantifiable se confond avec l’inqualifiable. Une fois toutes les logiques – autres que financières – écartées, le devoir d’inventairesuccède au droit d’inventaire. La critique est en effet neutralisée : quelle parole de mortel prétendra rivaliser avec l’exhaustivité froide de l’énumération mécanisée ?

C’est ici que le second adjoint entre en jeu. À partir de ces données arrachées au réel, le benchmarking hiérarchisera, flattera quelques-uns afin de dénigrer fatalement tous les autres. Comparaison, même absurde, devient raison : un plan unique, mais chacun à sa place. Niveler pour mieux déniveler ; compétitivité oblige !

Alors, changeons de compétition. Lorsque les comptes – ce nerf de la guerre – tiennent lieu de guerre à part entière, une trêve s’impose. Y résister, c’est d’abord s’assumer en tant qu’être individuel avec une histoire, une personnalité, une idéologie, des rêves et des craintes, toute cette part mouvante et sublime qui nous distingue des machines censées servir l’humanité… et non l’inverse. Demandons-nous ensuite : le rationalisme comptable est-il le moteur, ou le frein du développement humain ?

La réponse des Misérables n’a pas pris une ride : « la poésie d’un peuple est l’élément de son progrès. La quantité de civilisation se mesure à la quantité d’imagination ». Quand nous extrairons-nous du cynisme et du fatalisme ambiants ? Quand l’émulation, la coopération et la solidarité – dont l’efficacité n’est plus à prouver – auront-elles enfin du crédit à nos yeux ? Quand prendrons-nous exemple sur le génie créatif, la beauté imaginative, l’infinie curiosité des enfants, avant que notre société ne les éteigne cruellement ?

La vérité est sauvage : plus une élite armée de certitudes cherchera à la capturer d’un seul coup, moins elle se montrera docile. Ne craignons plus de l’apprivoiser à main nue par un voyage intérieur (l’art) comme extérieur (le débat). À bas la statistique ; vive la dialectique !

 

Giuseppe

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Éditorial n° 24 du 12 août 2017

Victim blaming : la faute à pas de sens

Vous avez aimé le « Je suis pas raciste, mais… » ? Vous allez adorer le « En même temps, elle l’a bien cherché… » !

Toutes les fautes ne se valent pas, hormis celles qui s’expliquent – ne serait-ce que partiellement. C’est en tout cas le raisonnement des « blâmeurs de victimes » dont l’idéologie (insistons sur ce terme, il ne s’agit pas d’un simple concept) se répand comme une traînée de poudre.

Cette idée de victime fautive est directement issue des dérives du système judiciaire : au nom de l’« égalité des armes » (principe du contradictoire dans le cadre d’un procès équitable), tous les systèmes de défense seraient légitimes – y compris celui de remettre en cause la victime, voire de renverser la charge de la preuve. Mon client a violé, mais après tout, la tenue de madame n’était pas de nature à éviter la survenue de l’incident. En entretenant une confusion sémantique entre culpabilité et responsabilité, on transfère la faute (établie) de l’auteur d’un acte vers le comportement intrinsèque de sa cible, tout en surestimant une (hypothétique) causalité. Relevons, au passage, le biais d’internalité (ou « erreur » fondamentale d’attribution) : la personne lésée porterait toujours les germes de son propre tort. En effet, il serait bien dommage de s’embarrasser ici de l’ensemble des circonstances !

Nommé pour la première fois par W. Ryan en 1971
(1), le victim blaming avait d’abord vocation à légitimer racisme et misogynie. Aujourd’hui généralisé, on s’en accoutume, de l’annonce dans les transports en commun nous demandant de « veiller à nos affaires personnelles » (comprenez : « ne tentez pas les pickpockets ») au repas de famille où l’on s'attristera à moitié du cancer d'untel « qui clopait comme un pompier, il faut dire », au point de l'intégrer à nos propres agissements (pourquoi diable cette personne que je bouscule était-elle au travers de ma route ?).

Mais quel mécanisme psychologique parvient-il tant à fédérer autour d’injustices flagrantes ? Comble de l’ironie : la croyance en un monde juste. Ce second biais cognitif cherche à restituer de la cohérence dans une situation qui nous paraît illogique et sur laquelle nous n’avons plus aucune prise. Le bien et le mal étant forcément mérités, il nous reviendra d’apporter les correctifs nécessaires afin de rétablir l’équation de la justice... quitte à ce que ces correctifs soient eux-mêmes injustes. Alors, heureux ?

Pas du point de vue de la victime, moins abstraite et moins dupe. Le sentiment de double peine pour un crime qui n’est pas le sien ravagera le peu de confiance en soi restante. Mutisme, isolement, refoulement et pensées suicidaires seront autant de réactions probables exacerbant sa souffrance initiale et qui auraient pu être évitées avec l'écoute et le soutien de son entourage.

Je me surprends à citer, monsieur Valls, cette même assertion que je fustigeais encore l’an dernier : « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser »
(2). Je m’explique : de mon côté, je dénonce le parti-pris fascisant du victim blaming qui consiste à « civiliser » l’acte même de l’oppression ; du vôtre, vous amalgamiez celui-ci avec la démarche scientifique des sociologues qui s’évertuent précisément à échapper aux raccourcis dont vous faisiez preuve à l’égard du djihadisme. Mais bénéfice du doute oblige, je suis certain que vous ne manquerez pas de « clarifier » votre « cohérence » au cours de votre députation en dénonçant, par exemple, vos nouveaux camarades qui tentent d’expliquer les revenus indécents de madame Pénicaud au beau milieu d'un plan de licenciements dans sa propre maison(3) pendant que d’autres sermonneront les petits explicateurs du chômage et de la misère au sein de la sixième puissance mondiale, ces derniers ne comprenant pas le « pragmatisme » macronien qui n’y voit là, à l’évidence, qu’un problème d’offres d’emploi abusivement refusées(4). On n’arrête pas le « progressisme » !

Le victim blaming a ceci d'insidieux qu’il se permet de faire douter de l’indubitable. Non ! N’est pas miséreux qui l’a voulu. N’est pas agressé qui l’a mérité. Corrélation n’est pas causalité. Hypothèse n’est pas preuve. Victime n’est pas coupable.


(1) Ryan W., Blaming the Victim, 1971.
(2) Aeschimann É., « Manuel Valls contre les intellectuels », site Internet de L'Obs, 23 janvier 2016 [en ligne], http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20160122.OBS3236/manuel-valls-contre-les-intellectuels.html [consultée le 12 août 2017].
(3) Delarche M., « La non-affaire Pénicaud ou l'amoralisme des dominants », Mediapart, 31 juillet 2017 [en ligne], https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/310717/la-non-affaire-penicaud-ou-lamoralisme-des-dominants [consultée le 12 août 2017].
(4) Thuillier T., « Emmanuel Macron veut-il "fliquer" les chômeurs ? », site Internet de l'Express, 25 février 2017 [en ligne], http://lentreprise.lexpress.fr/rh-management/formation/emmanuel-macron-veut-il-fliquer-les-chomeurs_1882617.html [consultée le 12 août 2017].


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Éditorial n° 23 du 1er août 2017

De l'illégitimité en politique

Elle nous imbibe, nous croyons la côtoyer de près, elle se lie aux citoyens d’amours haineuses. Entre surmédiatisation de l’image et coulisses chaotiques du processus décisionnel, la politique obsède autant en France qu’elle tient à distance.

Censée définir le cadre le plus souhaitable pour un collectif humain, elle se prétend en même temps issue de toutes ses individualités. La volonté générale la guiderait, bouclier interventionniste dans sa main gauche, glaive coercitif dans sa main droite. De telles missions messianiques devraient alors s’incarner au travers de personnalités hors du commun.

Mais quelle légitimité pour ces acteurs publics, à la fois représentants et décisionnaires ? La Constitution sclérosée du 4 octobre 1958 persiste et signe : coup droit, « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum » (article 3) ; revers, « tout mandat impératif est nul » (article 27). Par le biais de la démocratie dite « représentative », on observe dès lors un transfert du pouvoir dénoncé de J.-J. Rousseau (dénonçant l’« aristocratie élective ») à C. Castoriadis (révélant son visage moderne, l’« oligarchie libérale »), en passant par P.-J. Proudhon (et sa célèbre formule, « le délégué du souverain sera le maître du souverain ») : par un jeu conceptuel, on reprend de la main ce qu’on a donné au peuple de l’autre.

Transfert consenti, vraiment ? La validation sommaire d’un référendum il y a soixante ans – en plein contexte algérien – vaut-il ad vitam æternam ? La démocratie ne devrait-elle pas se « directiser », l’urgence de la modernisation n’est-elle pas moins celle du Code du travail que celle du mode de scrutin (vote par approbation, par note, par classement…) comme l’Australie a su franchir le pas il y a déjà un siècle ? Plus généralement, le temps n’est-il pas enfin venu de porter les aspirations constitutionnelles populaires via une assemblée constituante ?

Le gouvernement nous répond un non au carré : dernier exemple en date, les ordonnances portant atteinte à la représentation populaire et à la séparation des pouvoirs, « c’était dans le programme », ce même programme qu’É. Macron trouvait moins « au cœur » de la campagne que la « mystique », le « style » et la « magie » – excusez du peu ! – de la politique
(1), ce même É. Macron élu pour « faire barrage au Front national » à hauteur de 43 % des électeurs selon l’Ipsos(2). Mais soit : élection vaudrait blanc-seing.

À un détail près : la légitimité ne se résume pas simplement à la légalité. Le droit est un garde-fou, il rend compatible les contradictions d’intérêts davantage qu’il ne transforme en or tout ce qu’il tranche. Une légitimité qui se réfugierait uniquement derrière les rouages légaux ne l’est déjà plus. Être légitime relève au contraire de l’évidence : c’est d’abord se faire accepter, par son parcours, ses valeurs ou sa capacité à fédérer. Or, M. Macron, le doute est légitime concernant votre passé opaque chez Rothschild, vos principes républicains à géométrie variable et votre rassemblement politique de façade.

« La force de ceux qui gouvernent n’est réellement que la faiblesse de ceux qui se laissent gouverner », susurrait P. Raynal. Attendrons-nous 2022 pour résister à l’ivresse jupitérienne, au risque d’y voir s’y substituer un front plutonien ?

 

(1) « Pour Macron, le programme n’est "pas le cœur de la campagne" », Le Figaro.fr, 12 février 2017 [en ligne], http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2017/02/12/97001-20170212FILWWW00081-pour-macron-le-programme-n-est-pas-le-coeur-de-la-campagne.php [consultée le 2 août 2017].

(2) Bardo A., « Sondage : 43 % des électeurs de Macron ont voté en opposition à Le Pen », Public Sénat.fr, 7 mai 2017 [en ligne], https://www.publicsenat.fr/article/politique/sondage-43-des-electeurs-de-macron-ont-vote-en-opposition-a-le-pen-60193 [consultée le 2 août 2017].
 

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Éditorial n° 22 du 15 juin 2017

La vérité nous ment (hormis celle-ci)

Aussi versatile soit sa personne, D. Trump a le mérite d’incarner son temps sur un point : il représente l’ère post-factuelle (ou post-vérité) à laquelle nous nous habituons. Les théories complotistes se diffusent, les négationnismes s’assument, les fake news infiltrent tous les médias et la parole publique manque cruellement de fact-checkers.

Craint par le philosophe H. Frankfurt dès 1986, le « baratin » (bullshit) se révèle être bien plus néfaste à la vérité que le mensonge (lie) puisqu’il nie la notion même de vérité et ne se réfère qu’à ce qui pourra servir ses propres objectifs. Le rapport entre le vrai et le faux est alors dépassé : place au « prétendu » et au « cru ».

Ces sophismes contemporains dérangent d’autant plus qu’ils brouillent la relation entre les « montreurs de marionnettes » décriés par Platon et leur public. En effet, si l’information n’a jamais été aussi accessible avec le développement des nouvelles technologies, son extrême pluralité incite les « consommateurs » à se conforter dans des lectures qui leur ressemblent. Une fois l'« infobésité » généralisée, où débute et où se termine la manipulation, à cheval entre complicité et duplicité des acteurs ?

Ainsi, les plaignants consolident le système qu’ils dénoncent : les internautes engraissent la Toile d’informations faillibles, les journalistes copient entre eux des sources négligées, les personnages politiques taisent les faits dérangeants et les professionnels condamnent la novlangue de leur secteur autant qu'ils la parlent au quotidien.

Au pays de la distorsion du réel, la communication est reine. Côté émetteurs, on construira une superficialité évolutive selon les tendances, les sondages, les humeurs, tout en laissant entrevoir un faisceau d’indices invitant à l’analyse de l’arrière-plan. Côté récepteurs, on décodera messages cachés et intentions inavouées en spéculant collectivement ; c’est le pouvoir du buzz inopiné où le détail s’affranchit de l’ensemble, où l’ambiance se substitue au contexte, où l’émotion noie le fait.

Lorsque la forme ne correspond plus au « fond qui remonte à la surface » hugolien, mais ancre la vérité dans les abysses du paraître, l’esprit critique courbe l’échine devant la critique de l’esprit. Assiste-t-on au retour d’un empirisme primaire ou à l'essor d'un monde aux vérités multiples ? Ces quelques lignes échapperont-elles au moins à cette funeste alternative ?

 

Giuseppe

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Éditorial n° 21 du 4 mai 2017

Glottophobie : la défense est à la parole !

Certaines stigmatisations sont plus tolérées que d’autres, selon l’époque et la société données. L’une d’entre elles est un mal profondément français, car liée aux racines de la construction de notre État : la glottophobie. Quésako ?

Le fait de mépriser, de haïr, de rejeter, voire d’agresser un être humain en fonction de certaines formes linguistiques (accent, grammaire, syntaxe, tics de langage, dialecte, langue…) est une discrimination à part entière qui, soulignons-le, est expressément interdite par la plupart des textes internationaux.

Au mieux invisible, au pire revendiquée, la glottophobie n’en est pas moins ravageuse, ses victimes étant souvent atteintes au plus profond de leur identité (pour ne pas dire intimité) vocale jusqu’à l’inhibition personnelle et l’exclusion collective. Elle peut émaner aussi bien d’administrations que de médias de masse, couverte par la complicité décomplexée des citoyens eux-mêmes. On a ainsi récemment pu assister à la raillerie générale à l’encontre de l’accent rural de J. Lassale (qui n’est pas sans rappeler les quolibets dont avait souffert É. Joly cinq ans auparavant), mais aussi aux frais de P. Poutou pour ses registres lexicaux et son débit oratoire.

L’arsenal législatif français est étonnamment complaisant entre, d’un côté, le silence de la loi antidiscriminations de 2001 sur ce sujet (pourtant complétée en 2006 et 2014) et, de l’autre, des lois clairement glottophobes telles que celles de 2005-2008 portant sur le séjour des étrangers en France. Par exemple, une « connaissance insuffisante de la langue française » fera obstacle à ce qu’une personne étrangère puisse rejoindre son ou sa conjoint·e en France, empêchant de facto certains enfants – souvent français – de vivre avec leur parent non considéré comme suffisamment francophone aux yeux de l’administration. Inadmissible au regard d’une directive européenne de 2003 prônant le droit au regroupement familial, ainsi qu’à l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme garantissant le droit à la vie privée et familiale !

Mais glottophobie va de pair avec glottomanie : académiciens, puristes et médiacrates prennent soin de maintenir une hiérarchisation linguistique servant une hiérarchisation sociale. Écrivez Proust, parlez Molière et accentuez Paris ! Le cas échéant, vous vous destinez à la plouquerie, à la barbarie originelle et à l’inculture, votre crédibilité en ligne de mire.

En ces temps politiques troubles, il me semble fondamental de rappeler que l’unité peut exister dans la diversité. Accepter l’altérité, c’est d’abord accorder une légitimité à toutes les formes d’expression orale. Comprendre cette altérité, c’est ensuite consentir à faire un pas vers l’autre, à sortir de sa zone de confort auditive dans l’intérêt du dialogue et du partage. S’enrichir de cette altérité, c’est enfin s’intégrer au sein d’une société pacifiée, tolérante et hospitalière. Vaine utopie, dit-on ? Seulement pour les non-croyants… c’est-à-dire, au fond, nos opposants !

 

Giuseppe

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Éditorial n° 20 du 11 avril 2017

Intelligence artificielle, entre rêve lucide et vieux démons

Elles inspirent Hollywood, fascinent les investisseurs, alimentent les angoisses collectives, et pourtant, elles peuplent déjà notre quotidien. Une question à Siri, un poker en ligne, une réclamation via un chatbot… si les deux tiers des Français ignorent qu’ils font appel fréquemment à des intelligences artificielles (IA), la moitié d’entre eux ne s’en estime pas convaincue. Vous avez dit paradoxe ?

Distinguons d'abord IA « faibles » (descendantes) et IA « fortes » (ascendantes). Tandis que les premières se basent sur des algorithmes très spécialisés (intelligence reproduite par l’être humain, dont la sienne est elle-même limitée), les secondes éprouveraient une conscience d’elles-mêmes et de leurs raisonnements, progressant de manière autonome à partir de leur expérience. Depuis un demi-siècle, nous affinons les performances de nos IA faibles, dans la continuité de l’informatisation de nos sociétés et de notre traque croissante des temps morts et ennuyeux. Leur banalisation silencieuse nous habitue à une relation plus étroite avec la robotique, jusqu'à questionner notre rapport au travail.

Néanmoins, deux approches technologiques modernes sont en train de convertir cette différence de degré en une différence de nature. Le machine learning d’une part, qui ne se contente plus d’exécuter grossièrement un raisonnement humain, mais désormais capable d'imiter des processus cognitifs (en reconnaissance d’image, l’IA ne va pas identifier un chat à partir de critères préétablis, mais appréhendera empiriquement l'idée du chat par jeu comparatif, en établissant une norme mouvante). D’autre part, le deep learning, basé sur la reproduction du fonctionnement neuronal, permettant à l’IA de s’affranchir d’un raisonnement uniquement linéaire. L’IA forte à portée de main, vraiment ?

C’est là où le bât blesse. Si forte qu’elle soit, la notion d’IA est aussi oxymorique que nos ambivalences à son égard. Mal définie, nous mesurons l’intelligence d’une machine par le test de Turing, prenant l’être humain comme étalon. De plus, l'intelligence fait appel à des mécanismes du vivant dont l'homme hérite encore par ignorance. En la balisant d'une dimension logico-mathématique, nous condamnons à mon sens la machine à son rôle d’assistance assistée. D’un côté, nous l'asservissons pour combler nos propres lacunes ; de l’autre, nous la façonnons à notre image. Soit elle est notre esclave, alors enfermée dans sa condition, soit elle est notre égal, auquel cas nous devons admettre qu’elle intégrera nos propres travers… à nos dépens. Mais sans « identité machinale » (personnelle et collective), une rébellion destructrice à la Terminator ne saurait avoir lieu, tout comme le désintérêt progressif des IA vis-à-vis de notre finitude si bien conçu dans le film Her. Que B. Gates soit rassuré : tant que cette science restera sans conscience, elle ne sera pas ruine de l’âme.

 

Giuseppe

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Éditorial n° 19 du 22 février 2017

Du viol malheureux à la débandade pénale

Théo. Quatre lettres qui en vernissent aujourd’hui quatre autres. Si ce prénom n’avait pas été masculin, pourrions-nous imaginer de tels malaises institutionnels subitement mis à nu devant la définition même du viol au pays des droits de l’homme ?

Face, les faits. Chaque année, cent mille de ces crimes sexuels ont lieu en France. Les victimes, constituées à 14 % d’hommes, ne sont toutefois qu’un dixième à déposer une plainte.

Pile, les tabous. Dans 80 % des cas, l’auteur est connu, que ce soit un·e conjoint·e (30 %) ou un autre membre du ménage (20 %). Un mineur par heure serait violé, et 5 % des auteurs d’actes pédophiles sont en fait des auteures. Aucune orientation sexuelle, aucun quartier, aucune tranche d’âge, aucun milieu social n’échappe à l’horreur banalisée.

Mais l’article 222-23,1 du Code pénal ne saurait être plus explicite : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol ». Que l’agresseur responsable ait été motivé par une pulsion sexuelle réifiante ou par une volonté d’humiliation perverse, qu’il s’agisse d’un pénis ou d’une « matraque » (en l’espèce, un bâton télescopique de défense), l’intention et le procédé s’effaceront toujours face à l’acte.

Pourtant, la cascade de bévues publiques laisse entrevoir des sueurs froides conceptuelles : un parquet niant la qualification juridique de viol, les « Bœuf-carottes » se dérobant par un grand écart diplomatique, le porte-parole d’un syndicat policier estimant qu’une insulte raciste serait « à peu près convenable », le tout dans un contexte de projet de loi éhonté visant à assouplir les conditions de la légitime défense. « À mesure que les peuples montent en civilisation, les gouvernements descendent en police », avertissait J. Barbey d’Aurevilly.

Comble de la stupéfaction : tout serait parfaitement accidentel, du gaz lacrymogène à la pénétration elle-même, en passant prochainement par de candides « Bamboula » et « salope » prononcés à l’insu de leur plein gré, jusqu’au « snap » le plus épouvantable pris certainement lui aussi par erreur de doigté – présomption d’innocence oblige ! Décidément, qui pensait que les « forces de l’ordre » perdraient à ce point le contrôle des « forces de l’esprit » ?

 

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Éditorial n° 18 du 1er février 2017

Le genrisme, premier des racialismes

Il est des croyances si ancrées dans l'inconscient collectif que le moindre des sceptiques se verra exclu du champ du débat, moqué dans son doute le plus intime – et souvent légitime. Le binarisme du genre en fait partie.

Si le concept de « tolérance » est aujourd'hui à mi-chemin entre l'indifférence face aux différences et la haine contre les haines, les questionnements quant au terreau des symptômes de l'intolérance trouvent étonnamment peu d'écho.

Qu'ont, en effet, le sexisme, l'homophobie et la transphobie en commun ? L'assignation première de rôles prédéfinis à la naissance en fonction du sexe originel. Par ricochet, on peut remarquer que certaines discriminations liées à l'âge, aux pratiques religieuses, à la situation familiale, aux traits de personnalité, voire à l'état civil, tentent de puiser leur légitimité dans un registre parfaitement genré, essentialisant les êtres humains selon leur biologie.

Lorsque jouets, vestiaires, statistiques, titres de civilité, vêtements, sports et cabinets continuent de véhiculer l'idée selon laquelle l'humanité se scinderait non seulement en deux races, mais aussi en deux natures symétriques tantôt complémentaires, tantôt incompatibles, rien d'étonnant à ce que la pensée anti-humaniste se propage aussi aisément. Quelle énergie les grammairiens ont-ils même déployée pour genrer toutes choses en « donnant le la » à partir de deux déterminants qui, en conditionnant la langue, ont contribué à déterminer le destin de sociétés tout entières !

D'autres efforts titanesques, parfois menés dans des desseins discutables, visent à distinguer « naturellement » les hommes des femmes. Peut-être serait-il bon de les canaliser vers la promotion d'une société qui ne se baserait que sur l'appartenance à la seule entité humaine et plaçant au second plan l'identité sexuelle, au même titre que la couleur des yeux ou la date de naissance !

Rappelons que l'identité de genre est non seulement détachable du (ou des) sexe(s) dont on hérite (un bébé sur 2 500 naissant intersexuel), mais également de l'orientation sexuelle. Troisième genre, asexualité, voire hermaphrodisme ne sont ni une aberration scientifique, ni un mythe contemporain, mais bien la voie vers une civilisation concevant réellement l'espèce humaine comme un tout, et les membres qui la composent en dehors de toute hiérarchie innée.

 

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Éditorial n° 17 du 14 janvier 2017

Expert, mon bel expert, dis-moi quel est le réel...

Ils envahissent nos médias, conseillent nos politiques, éclairent nos magistrats et orientent l'opinion publique, sans autre légitimité que celle de leur statut. Spécialistes en leur domaine, ils monopolisent la micro-parcelle de savoir humain dont ils deviennent les propriétaires exclusifs.

Techniciens supérieurs de l'intellect, les experts ont vocation à enrichir le débat d'éléments neutres ; ce qui, paradoxalement, neutralise ce dernier. Les faits, in fine, s'imposent d'eux-mêmes, a fortiori lorsqu'ils se coordonnent avec un raisonnement tenu par un être humain en blouse blanche, en cape noire ou en costume trois pièces. Mais la sélection même de ces faits est-elle aussi neutre, et l'argumentation retenue possède-t-elle cette même vertu ?

Si M. Weber défendait la neutralité axiologique des chercheurs, on ne peut occulter la portée subjective d'un discours public : conflits d'intérêts, opinions propres, erreurs et omissions factuelles sont autant de risques qui en atténuent l'objectivité, aussi éthique soit l'émetteur.

Dès lors, il conviendrait d'avertir le public de l'inspiration libérale de tel économiste, du lien financier entre tel « expert » et tel groupe de pression industriel, ou encore de l'engagement politique de certains d'entre eux.

Si le règne de l'expertise définit déjà notre jeune siècle, il n'a pu éclore que sur les ruines du précédent, si bien décrit par M. Winock. Quelle place humiliante accordons-nous désormais aux intellectuels, philosophes et généralistes ! Comment avons-nous pu délier la connaissance brute de l'analyse critique du monde, la compréhension de l'engagement, le regard de la vision, si ce n'est au prix d'une lâcheté conservatrice sans perspective aucune ? Dérivons-nous désormais vers un néo-scientisme où la poésie de la conviction, la beauté du combat, la saveur de l'interprétation, la richesse du sens individuel, s'éteignent au profit des chiffres macroéconomiques, de l'évolution législative et de l'origine froide des maladies ? Jusqu'où l'humanité fera-t-elle pénétrer le taylorisme au sein même de son appareil cognitif ?

 

Giuseppe

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Éditorial n° 16 du 2 janvier 2017

Le goût du travail, un modèle en burn-out

Cela débute par de l'irritabilité, de la fatigue, du déni. C'est ensuite le ralentissement généralisé de tout votre être, la perte de toute motivation, de toute source de plaisir et de tout projet, le machinisme douloureux de votre quotidien. Jusqu'à ce qu'un matin, votre corps alité refuse de se lever, émancipé de vos ordres mentaux habituels, vos glandes lacrymales se vident malgré vous, et la pente auto-destructrice n'est plus contrôlable. Témoin de votre propre existence, vous reprenez conscience lorsque le vide a déjà absorbé l'écume de votre identité : perte d'emploi, dégradations sanitaires, éclatement familial, isolement, voire mise à la rue. Et ce, en l'espace de seulement quelques mois.

Ce scénario serait un fait divers s'il n'était pas un fait psychosocial et une crise civilisationnelle. 7 % des employés seraient ainsi concernés par l'épuisement professionnel, tandis que trois millions de Français seraient au bord de l'engrenage.

Politiques managériales déshumanisantes, surinvestissement non reconnu, insécurité professionnelle et manque de soutien sont autant de facteurs qui excluent une responsabilité individuelle des victimes.

Pour autant, ce syndrome souffre lui-même d'un manque de reconnaissance de la part de l'État, réticent à le considérer comme une maladie professionnelle. La proposition de loi avortée de B. Hamon avait le mérite d'intégrer timidement le thème du burn-out, qui n'intéressait jusqu'alors que les sphères médiatiques et populaires, aux préoccupations démocratiques.

À l'heure du chômage de masse, la question de l'auto-exploitation professionnelle doit être mise en lien avec une répartition plus égalitaire du travail, visant à gracier les uns d'une stigmatisation inique croissante, et à affranchir les autres d'un néo-esclavagisme vidant l'activité de son propre sens. « Le paradoxe du travail, comme le résume B. Vian, c'est que l'on ne travaille, en fin de compte, que pour le supprimer. »

 

Giuseppe

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Éditorial n° 15 du 5 octobre 2016

L'école, ou la liberté en option

« De toutes les écoles que j'ai fréquentées, c'est l'école buissonnière qui m'a paru la meilleure » jurait déjà Anatole France. Il faut admettre que l'école publique française est devenue un concentré de tabous conservateurs hypercentralisés jusqu'à leur déconnexion avec toute réalité socio-éducative et, plus fascinant encore, semble être à équidistance du sacrement laïc, de l'obsolescence programmée et de la révolution mi-nulle, mi-permanente. Aussi adulée dans son concept qu'exécrée dans son modèle, elle est devenue l'idéal par défaut : un résidu de méritocratie pour les plus démunis, l'égalité des chances parmi les déveinards, l'école du sens édulcoré qui recueille les sans-deniers. Résolument résignée, elle concède la privation pour retarder la privatisation, pendant que ses concurrentes, peu ou prou complices de l'État, s'en frottent les mains – déjà jointes pour la plupart. À bas l'école de tous et pour tous, vive l'école libre du nouvel élitisme ! 1984 ne fut malheureusement pas qu'une année orwellienne...

Côté élèves, sauve-qui-peut face à une logique moins de moyens que de résultats : la compétition, notée quotidiennement, broie l'instinct d'apprentissage et parcellise un savoir homogène. Le formatage intellectuel s'affine au fur et à mesure que les « grands » auteurs s'imposent aux jeunes esprits. Les tranchées sont rabâchées : filières générales pour les esclaves les plus dociles destinés à des responsabilités croissantes ; filières technologiques ou professionnelles pour les autres, condamnation ultime du péché de fainéantise et d'orgueil. Pourtant, ni les uns n'aspirent à la frustration d'une adolescence « gâchée » par les études, ni les autres à un avenir « bradé » en raison d'un système inadapté à des méthodes, à des compétences et à des ambitions qui leur sont propres.

Heureusement, le développement des écoles alternatives, inspirées des innovations scandinaves, est une avancée majeure vers la prise en compte de l'individualité et des besoins de chacun. L'enrichissement mental doit-il passer par des objectifs programmatiques annuels, par un « pré-management » dont la vocation serait de « préparer » au Graal de la « vie », « active » qui plus est ? La coopération n'est-elle pas plus efficace que la comparaison, l'horizontalité davantage que la verticalité, le choix davantage que la contrainte ? Doit-on apprendre à être libre ou être libre d'apprendre ? Être éduqué ou s'être instruit ? Trouver sa place dans le monde revient d'abord à prendre du recul par rapport à celui-ci. Les enjeux systémiques sont tels que l'esprit critique doit s'affiner dès le plus jeune âge. Négligez l'amont, il vous le rendra en aval.

 

Giuseppe

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Éditorial n° 14 du 14 août 2016

Une humanité à double-fond

Ils sont là, autour de vous. Un dixième (sic !) de la population serait touché, et cette frange s'élargit sans cesse. Aussi séduisants que toxiques, ils sélectionnent minutieusement leur proie, traquent ses faiblesses, manient le chaud et le froid pour la vider lentement de ses piliers psychologiques puis, une fois la dépendance instaurée, la tyrannisent et la torturent à loisir. Ces vampires, mus par cette insatiable volonté de combler leur propre vide, font des coups d'État polymorphes pour prendre le contrôle des équipes, des familles, des couples et plus généralement des esprits. Leur masque social, pourtant très plaisant, fait douter les victimes qui souvent s'ignorent et sont ignorées par un entourage aveuglé ou se sentant impuissant. Ils ne connaissent tout simplement ni amour, ni compassion, ni altruisme, mais savent très bien les feindre. Je le clame : les pervers narcissiques (PN) sont des psychopathes dramatiquement habiles, déstructurant les milieux sains et ravageant les personnes qu'ils placent entre leurs griffes. Tant que le cadre médico-légal ne se prononcera pas sur leur sort, ils sèmeront un doux chaos sur leur passage, et mettront en péril l'équilibre sociétal tout entier.

Plus tragique encore : la conversion du manipulé en manipulateur peut s'opérer par la reproduction de la blessure narcissique. Pour autant, aucun « gène du PN » n'a encore été décelé, ce qui signifie que la société, cette grande muette aux moyens si nombreux (mais si inadaptés), crée ses propres trous noirs. C'est ainsi que le bilan effrayant d'expériences telles que Milgram ou Stanford confortent l'idée selon laquelle la psychologie humaine, tant en termes de cognition que de valeurs, est aussi malléable que l'argile. Instaurez un climat autoritariste, incitez au conformisme, à l'isolement et à la dépersonnalisation, saupoudrez le tout d'une idéologie indéboulonnable et laissez refroidir dans un moule institutionnel et social complaisant, et vous parviendrez à déshumaniser ou à prendre le contrôle mental du plus équilibré d'entre nous... en seulement moins d'une semaine. Les PN, musiciens-nés de ces orchestres macabres que l'on n'écoute qu'au prix de son être le plus intime, jouissent encore de moyens d'action impertinents et sous-estimés.

Victimes : parlez. Proches : croyez. Professionnels : réagissez. Et proies potentielles : fuyez, tant que la possibilité vous est offerte.

 

Giuseppe

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Éditorial n° 13 du 5 août 2016

Associations et dissociations de l'État

Malgré ses travers, la IIIe République aura bâti trois monuments législatifs révolutionnant durablement les fondements de l'État : là où elle a courageusement court-circuité son contre-pouvoir millénaire (loi du 9 décembre 1905), elle s'en est échafaudé un nouveau (loi du 21 mars 1884) et parvient curieusement jusqu'à se réconcilier avec la société civile (loi du 1er juillet 1901).

Qui l'eût cru ? Meilleur ennemi de la Nation, le principe même de l'association, d'abord haï par les révolutionnaires l'« associant » aux corporations de l'Ancien régime, est devenu à la fois sa continuité et son propre obstacle. L'avantage est triple : externaliser à moindre coût les missions d'intérêt général là où l'État a perdu pied, lubrifier les aspirations nationales en incitant au volontarisme citoyen et, in fine, perdre une ambidextrie maladroite pour mieux canaliser l'action publique. Contre un brin d'ego, refleurir de biais l'écosystème démocratique ; tout bonnement brillant.

Mais le tissu associatif, corps bien plus qu'« intermédiaire », est plus (é)tendu que jamais : d'un côté, il couvre désormais 1 300 000 entités, représente à lui seul 5 % de la masse salariale nationale, constitue un bénévolat en admirable expansion malgré la pérennité de la crise économique, et, de l'autre, il subit le désengagement inéluctable des pouvoirs publics dans un contexte de réduction budgétaire, de méfiance perpétuelle des institutions européennes à l'égard des subventions publiques, et de sélection inquiétante des associations bénéficiaires par certains courants politiques en exercice.

Or, le liant de la fraternité républicaine ne doit être ni bafoué, ni bradé : il revitalise les communes les plus esseulées, réactualise les enjeux politiques, et contribue à repositionner le citoyen au cœur de son existence en palliant, d'une part, les carences croissantes d'un État déviant vers un régalisme mou et, d'autre part, en limitant la surdité d'un système verticalisant à bout de souffle.

« L'homme ne peut rien faire en bien ou en mal qu'en s'associant. Il n'y a pas d'armure plus solide contre l'oppression, ni d'outils plus merveilleux pour les grandes œuvres », professait déjà P. Waldeck-Rousseau. Citoyens comme élus, l'heure est plus que jamais à l'engagement !

 

Giuseppe

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Éditorial n° 12 du 12 juin 2016

De la protection de l'espèce antispéciste

Scandales de traçabilité, scènes d'épouvante en abattoir, épidémies concoctées en élevage... les lobbies agro-alimentaires peinent à ralentir le scepticisme croissant des consommateurs à l'égard du modèle alimentaire d'Ancien Régime, mieux vendu sous l'appellation erronée d'« omnivore » (la carne n'ayant pas le monopole de la complétude de l'équilibre nutritionnel, loin s'en faut !) que de « nécrophage ».

Du flexitarisme au véganisme, en passant par le végétarisme et le végétalisme, le totem spéciste se fissure. Il s'agit d'un combat de tout instant : contre ses propres acquis (remise en cause de l'inconsciente propagande familiale inculquée dès la plus tendre enfance), contre son propre quotidien (vigilance à l'égard de l'étiquetage et stigmatisation sociale permanente), mais surtout en (con)quête d'un idéal difficilement concevable pour une espèce toujours aveuglée par l'ethnocentrisme.

Car bien au-delà de motivations et de choix individuels, nous parlons bien de l'ébranlement d'une philosophie, aussi apathique que millénaire, du seul animal terrestre capable d'établir une hiérarchie entre sa race et toutes les autres. Palpez vous-même cette compassion à trois vitesses : à peine prononcé, le terme « cannibale » provoquera un curieux dégoût de l'interlocuteur, celui de « viande de chat » un simple écarquillement d'yeux, mais y substituer « bacon » augmentera sa sécrétion salivaire de manière davantage réflective que réflexive.

L'humanisme moderne se sépare désormais de l'anthropisme : le combat contre la peine de mort (expérimentations, corridas...) et l'esclavage (zoos, cirques...) s'étend désormais aux animaux. L'universalisme des droits fondamentaux se restructure radicalement en incluant enfin l'homme dans le vaste monde du sensible, et non plus en excluant ces « bêtes » du champ de protection juridique, au même titre que ces « barbares » le furent dans l'Athènes antique.

Si les antispécistes demeurent encore minoritaires, leur voix doit être entendue, et surtout portée. Les discriminations ne sont ni naturelles, ni légitimes, ni nécessaires, ni même innées ; elles s'apprennent et se transmettent. Les portes du pacifisme et de l'harmonie planétaire n'ont jamais été condamnées : un double des clés est détenu par chacun d'entre nous.

 

Giuseppe

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Éditorial n° 11 du 23 mai 2016

Loi « travail » : du kamikaze politicien au terrorisme social

La bombe sociale-libérale est en (dé)route. M. El Khomri, dont la nomination surprise en septembre 2015 réunissait pourtant tous les ingrédients de la caution cosmétique de gauche, s'avère avoir endossé malgré elle le rôle de la pompière pyromane. À peine arrivée rue de Grenelle, « Madame renouvellement de CDD » parvient à se brûler les ailes chez J.-J. Bourdin ; un mois plus tard, la voici annoncer, bouche en cœur, la réécriture totale du code du travail en deux malheureuses années ; en février, à peine le texte est-il largué dans la presse, elle subit une nouvelle balafre en provenance des barons frondeurs, suivis de près par une pétition à l'envergure exceptionnelle (le million de signataires est atteint en mars), du véhément hashtag « On vaut mieux que ça », d'une opposition tant syndicale qu'intellectuelle, et d'une « Nuit debout » prolongée, inespérée en France. Le texte est dénaturé, reporté, négocié, puis imposé par la « majorité » à son propre camp (l'estocade parlementaire de gauche ayant failli aboutir à deux voix près), alimentant un éréthisme viscéral au point d'enfanter la petite sœur du blocage des pompes de 1968. Le « malaise » de la ministre était annonciateur, à la fois actrice du déchirement des deux gauches et spectatrice de la trahison de ses rares et tragiques alliés de circonstance : la droite et le Medef.

Le comique de situation serait risible s'il n'était pas le symptôme d'une libéralomanie perpétuellement insatisfaite. Par « protéger les salariés », le gouvernement entend inverser la hiérarchie des normes sociales par et au détriment de la loi (sic !) et ainsi remettre en cause le principe de faveur bénéficiant jusqu'alors à ces derniers. En vue de « favoriser l'embauche », il élargit les cas autorisant les licenciements économiques. Et afin de « donner plus de marges de manœuvre à la négociation », il utilise effrontément l'un des articles les moins démocratiques de la Constitution de 1958, à savoir le 49,3 (l'exécutif fait voter par défaut un texte par le pouvoir législatif, sauf si ce dernier parvient à déposer une motion de censure soutenue par un dixième des députés, ce périple devant au surplus être accompli dans les vingt-quatre heures, puis adopté dans les conditions d'une loi classique). La contradiction est telle que la présomption de bonne foi devient nulle et non avenue : il s'agit bien de s'aligner sur les « recommandations » toujours plus pesantes du commissaire européen en charge de l'euro et du dialogue social, V. Dombrovskis, à l'encontre d'un code du travail qui « [entraverait] la croissance des entreprises françaises ». L'Europe sociale, Monsieur Schuman ?

 

Giuseppe

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Éditorial n° 10 du 24 avril 2016

Société sans mémoire, société sans histoire

La spécificité de l'animal humain ne fait pour moi plus aucun doute : le souvenir. Cette transmission intergénérationnelle convertissant des expériences individuelles en savoirs collectifs. Forme de solidarité post-mortem, elle lie les destins d'une seule et même race, comme si l'existence devait pactiser avec la non-existence pour trouver son sens.

Un héritage aux prodiges quasi divins : contre toute attente, l'homme a su dépasser le cadre de sa propre temporalité, surplomber la chaîne alimentaire, museler son environnement naturel et, somme toute, mondialiser sa domination, y compris sur lui-même.

Tantôt témoin, tantôt actrice, la génération Z à laquelle je m'associe se love inexorablement dans une véritable révolution mémorielle. Continuellement, l'essor technologique élargit la capacité de stockage de l'information. Avec l'Internet, ce qui fut et ce qui est ne font désormais plus qu'un : le passé n'est jamais vraiment archivé, et l'instantané est déjà derrière nous. On déplace le curseur vers une sorte d'intemporalité tendant vers 0, où chacun sème et court après ses propres traces afin d'affirmer son identité.

À un détail près : en mémorisant toujours plus, le souvenir s'édulcore, concurrencé par des données contradictoires et parallèles. Le virtuel n'est pas que virtuose : les sources s'équivalent, le relativisme s'instaure, et l'esprit critique se comprime. Étrangeté d'un monde où une simple ligne sépare le faux du vrai, où le clash prend le pas sur le débat, où le buzz jaillit aussi hasardeusement qu'une révolution avortée, et où il vaut mieux être liké que d'avoir raison.

Pour autant, n'attaquons jamais la science et ses avancées, neutres par nature, mais protégeons-les au contraire de ceux qui les instrumentalisent à des fins nuisibles.

Les vieux démons se nourrissent néanmoins de nos œillères. L'histoire, ce « perpétuel recommencement » selon Thucydide, doit être prise très au sérieux. Le jour où la vérité sera enfin la mesure de toute chose, sans doute parviendrons-nous à voir en son crépuscule une nouvelle aube.


Giuseppe

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Éditorial n° 09 du 19 mars 2016

Le progrès, idéal en déclin ?

« Dieu est mort », certes, mais dès sa création. Le nihilisme n'est pas la conséquence du trépas de la foi, mais bien d'avoir imposé une transcendance rocailleuse durant un millénaire. La morale fait désormais face à un libre arbitre, jusqu'à être concurrencée par un relativisme à géométrie variable ; quelle transition pour le moins angoissante !

Pour autant, la bien-pensance apocalyptique est, de nos jours, à son paroxysme : science sans conscience, politique sans éthique, sport sans valeurs, art sans âme, jeunesse sans qualités, histoire sans issue. La part de vérité que pourraient contenir ces lambeaux caricaturaux importe peu ; il s'agit là d'un problème de méthode. Nous sombrons dans un réflexe essentialiste : par nature, les jeux sont faits et, par principe, ils se réduiront à la noirceur qu'on leur apposera. Ces verres non progressistes amputent la réalité, bien moins gangrenée que la pensée qui tente de l'appréhender ainsi.

Pendant ce temps se comble le vide, où les forces manipulatrices p(r)êchent les plus fragiles parmi la masse désenchantée : sectarisme, nationalisme et capitalisme se partagent le marché religieux, politique et financier. Voyez cet esclavage habile du XXIe siècle, où l'on doit prier sans comprendre, voter sans pouvoir et payer sans raison !

Les uns vendent le progrès comme un retour aux sources obscurantiste, niant tout ce qui a permis à l'homme de s'élever. Les autres, comme un curieux mélange de modernité, de croissance, de conformisme, d'occidentalisme et de libéralisme. La croyance a ses raisons que la raison ignore.

Mais au contraire, être progressiste, c'est accepter le réel dans toute sa complexité, mettre à mal sa propre zone de confort intellectuelle. C'est aussi diffuser le savoir, pour que du débat jaillisse sans cesse un perfectionnement collectif plus éclairé. C'est enfin participer à hisser l'humanité vers des valeurs non plus remodelées mais remodelantes : liberté réflexive d'une part (compréhension, ouverture, apaisement...), efficacité collective d'autre part (rationalité, synthèse et, in fine, bonheur).

Le progrès est infiniment contemporain, mais sa voix n'a, étonnamment, jamais aussi peu porté, faute de porte-paroles. Où brillent donc les Lumières de notre temps ?


Giuseppe

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Éditorial n° 08 du 9 mars 2016

La France, entre orthographie et orthodoxie

« Cet ognon m’a couté tout mon portemonnaie. » : dès la rentrée prochaine, cette phrase sera tout à fait acceptable dans le cadre d’une dictée, et pourra même figurer dans les manuels scolaires. Tollé général, aussi immédiat qu’hâtif ; reprenons.
 
En dépit de son scandale amnésique, pour ne pas dire de circonstance, l’Académie française (ayant, rappelons-le, le monopole de sa compétence depuis Richelieu) avait elle-même approuvé ces rectifications orthographiques il y a un quart de siècle. L’annonce imprévisible de sa mise en application par l’exécutif ne pouvait cependant que désarçonner les promoteurs du statu quo.
 
De quoi s’agit-il ? Entre autres, favoriser la soudure au trait d’union (« extraterrestre »), décomplexifier les règles du pluriel des noms composés et de l’accord du participe passé (tant décriées !) et, seul point de crispation, ne maintenir l’accent circonflexe qu’en cas de nuance cruciale (« paraitre » sera donc possible, contrairement à « sur »).
 
En touchant à un tel fragment de l’identité nationale, une opposition viscérale était prévisible. Mais n’entendez-vous pas, en bruit de fond, les sempiternelles psychoses déclinistes ? « Le niveau baisse » : non, il se remodèle suivant l’époque et selon une logique schumpétérienne. Et si « laxisme » il y a, ce serait envers les Anciens dans la mesure où l’orthographe désormais obsolète sera toujours « tolérée » (sic !), tandis que la Belgique est déjà sortie de cette illisibilité depuis 1998. Enfin, était-ce vraiment « mieux avant » ? Ne parle-t-on pas de cette même génération, maugréant contre les complexités linguistiques lorsqu’elle y est confrontée, puis les regrettant subitement lorsqu’elle apprend que les générations suivantes en seront affranchies ?
 
Certes, l’annonce de N. Vallaud-Belkacem relève davantage du toilettage orthographique (seuls 3 % du dictionnaire sont concernés) que d’une nouvelle ordonnance de Villers-Cotterêts, mais le règne des étymologistes sur les phonétistes se fissure enfin. Il s’agit de rendre à la langue ses fonctions initiales : homogénéiser les pratiques afin de simplifier les échanges et, en somme, de rassembler les citoyens. Si la France revendique son universalisme, qu’elle commence par renforcer son statut de moteur de la francophonie. Son vocable n’a plus vocation à reléguer des classes, des origines ou des nationalités, mais bien à la faire murir, avec ou sans accent… aussi étranger soit-il !


Giuseppe

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Éditorial n° 07 du 27 janvier 2016

Un dimanche en dix manches

L’acte Ier de la loi dite « Macron » a soit beaucoup ému, soit beaucoup remué les esprits ; encore faut-il que ces derniers en sortent plus cohérents. Les Français donc, à la fois en faveur de l’ouverture des magasins le dimanche, mais défavorables quant à la question de travailler eux-mêmes dans les mêmes circonstances, témoignent d’une ambivalence moins égoïste que néophyte.

En effet, ils sont contraints de choisir entre un mode de pensée et un mode de vie contradictoires, et qui les ont pourtant construits simultanément. Héritant d’un gaullisme social en fissuration, d’un « mai 1968 » révolutionnairement avorté, d’une européanisation traîtresse,  d’une Ve République dénaturée et d’une américanisation partielle des esprits, le choix entre Papa et Maman s’avère délicat. Gagner plus pour dépenser davantage ? Travailler plus longtemps pour des loisirs plus intenses ? « Moderniser » une économie en fragilisant ce qui la distinguait de ses prédécesseures ? Le jeu ne pouvait être qu’à somme nulle.

Mais le filigrane est plus subtil : remettre en cause la sacralité dominicale - déjà bien profanée -, c’est affaiblir la force du calendrier grégorien reposant sur des cycles, donc sur une temporalité prévisible. Autrement dit, on brade le moyen terme en faveur d’un horizon réduit aux vingt-quatre heures. Les semaines ne sont plus transposables d’un individu à l’autre ; la pluralité des rythmes citoyens amène, certes, à valoriser l’individualité, mais au détriment d’un temps collectif.

À vouloir fragmenter les horloges, souvenirs et projets n’ont plus leur place. Et lorsqu’on prend le parti du « ni-ni temporel » : ni récurrence (inhérente à la conception asiatique du temps), ni continuité irréversible (largement imposée par le christianisme), on vide le quotidien de ce qu’il est : quotidien. S’y implante alors une sorte d’éternité absurde, sans saveur ni vie, où l’on nous somme de consommer - devrais-je dire, consumer - jusqu’à notre capital le plus précieux, celui qui conditionne encore tous les autres et qui n’aspire qu’à trouver un sens : nos si chères minutes.


Giuseppe

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Éditorial n° 06 du 21 novembre 2015

Sécurité, sécurité chérie...

La sécurité est le domaine régalien par excellence. Étymologie parlante : le regalis latin, c’est le « royal ». La sécurité est ainsi le premier devoir du roi : protéger ses sujets afin de justifier l’importance des pouvoirs qui lui ont été confiés. Cette « voie royale », foulée grassement par les autocrates en puissance (avec l’efficacité que l’on sait, mais non celle attendue), brade alors les libertés publiques acquises pour une sécurité fantasmée.

Si frontières il doit y avoir, ce serait donc entre le « sentiment d’insécurité » jospinien et l’insécurité réelle. Tout devient sujet d’effroi, donc est ciblé : l’islam, la jeunesse, la banlieue, l’étranger, le pauvre, l’homosexuel, le non-Blanc, et, depuis peu, le réfugié. Mais en ne posant pas les bonnes questions, les réponses seront d’emblée erronées. Évoquons davantage les violences systémiques, qu’elles soient morales, familiales, médiatiques, sociales, commerciales, politiques, auxquelles s’ajoute la violence lexicale ; pour y mettre un terme, commençons par poser ces bons termes.

Les attentats de Paris nous affectent particulièrement. Charlie était visé pour la liberté d’expression qu’il incarnait ; cette fois, il s’agissait de la liberté tout court. Des lieux variés, des activités du quotidien, des publics cosmopolites, des victimes aléatoires, et des variables peu prévisibles. Pourtant, ne cédons ni à la haine, ni à la psychose. Ne nommons pas non plus notre ennemi, ce serait une façon de le faire exister pleinement. Et, surtout, réfutons le terme de « guerre », car outre le fait qu’elle n’aurait rien de temporaire, nous n’avons pas de règles communes avec ceux qui s’opposent au droit positif, voire à notre - la ? - civilisation tout entière.

L’Europe a toujours refusé d’inclure la sécurité parmi ses valeurs fondamentales, sans doute par traumatisme historique. Et je lui donne raison : la démocratie, c’est d’abord la liberté du débat. Or, la sécurité ni ne débat, ni n’élargit les libertés ; elle s’impose brutalement. N’offrons pas ce cadeau aux anti-démocrates, et opposons-leur notre quotidien le plus habituel, cette pulsion de vie si chère aux Européens désormais habitués à l’oeil du cyclone. Je prolongerai, pour cette fois, Friedrich Nietzche : mieux vaut vivre dangereusement - mais libre - que d’attendre la mort en sécurité.


Giuseppe

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