Éditorial n° 27 du 17 janvier 2018

Écriture inclusive : l’humain l’emporte sur le dédain

De nos jours, le gros plan est mis sur les « porcs », ces déchus de la gent masculine qu’il convient désormais de « balancer »Rétablir un tant soit peu d’équilibre entre les genres passerait, avant toute chose, par la fin de l’impunité. Éric Zemmour ose y voir une « délation » (le point Godwin est si vite arrivé !), Catherine Deneuve une atteinte à une prétendue « liberté d’importuner », Brigitte Lahaie allant jusqu’à préciser, tout en subtilité, qu’« on peut jouir lors d’un viol ».

Or, ce crescendo de l’horreur – que je me garderai de commenter tant il décrédibilise celles et ceux qui y contribuent – ne devrait pas concentrer les ires des égalitaristes (qui est, rappelons-le, un terme parfaitement respectable). Sans doute un tel niveau de dérapage fait-il office de parafoudre improvisé en vue de préserver les racines de notre machisme séculaire.

Car il n’y aurait pas tant d’actes misogynes sans cadre protecteur (bien qu’il ait vocation à imploser avec la lente féminisation des postes à responsabilité), lui-même conçu à partir d’une armature de clichés sexistes. Et derrière ces clichés, réduits à l’« écume des choses » par Françoise Héritier, nous avons des stéréotypes préhistoriques bien plus dangereux car structurants. De tels stéréotypes se nourrissent de leurs propres œuvres, à commencer par l’appropriation de la langue.

C’est pour cette raison que l’écriture inclusive n’échappe pas aux conservatismes. Bannie des administrations d’un revers de plume par Édouard Philippe, « péril mortel » aux yeux des Immortels, voire la « lacération de la Joconde » avec « un couteau issu du commerce équitable » selon Raphaël Enthoven, de quels crimes odieux peut-elle bien répondre pour avoir fait sortir de leurs gonds nos politiques, académiciens et philosophes les plus « sages » ?

Premier outrage : ambitionner la fin de l’invisibilisation* des femmes. « Instrumentalisée » à des « fins idéologiques », la langue française se verrait « appauvrie » (sic) par une « novlangue » revalorisant le genre féminin. Elle serait en outre « dénaturée » : bon nombre de détracteurs feignent d’ignorer le fait que la plupart des préconisations de l’écriture inclusive, dont la règle de proximité, était d’usage avant que le grammairien Scipion Dupleix n’édicte en 1651 l’évidence de son temps : « le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins ». Digne héritage…

Second outrage : combattre la hiérarchisation des genres. Il existe des « femmes pompiers » (comme si « pompiers » méritait d’être précisé en pareil cas…) ; pourquoi donc ne pas les nommer « pompières » ? Une insulte à l’« esthétique », proteste-t-on. Le Beau, supérieur au Bien ? Le masculin, plus esthétique que le féminin ? Est-il toujours question de goûts et de couleurs lorsque les peintres ne goûtent que leur propre image ?

Je ne suis pas un partisan frénétique de l’écriture inclusive (notamment en ce qui concerne le point médian). Toutefois, toute lutte visant l’égalité a de grandes chances de me séduire. Le langage étant la matière première de la pensée structurée, le sexisme linguistique bâtit, graduellement, une société tout autant sexiste*. À contre-courant, cette écriture est une initiative audacieuse, respectant et brusquant à la fois une langue admirable dans sa richesse historique et sémantique, mais déplorable en tant qu’outil de perpétuation d’inégalités majeures et sciemment entretenues.

Source d’innovation formidable, porteuse d’espoir, cette expérimentation symbolique compense sa perfectibilité par une attaque en règle contre les totems virilistes*. Nous avons – tou·te·s – à y gagner… après tout, le féminisme n’est-il pas de genre masculin ?

 

* N. B. : termes ayant dérouté le correcteur orthographique...

 

Giuseppe

www.laplumedegiuseppe.weebly.com 

 
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