Éditorial n° 17 du 14 janvier 2017

Expert, mon bel expert, dis-moi quel est le réel...

Ils envahissent nos médias, conseillent nos politiques, éclairent nos magistrats et orientent l'opinion publique, sans autre légitimité que celle de leur statut. Spécialistes en leur domaine, ils monopolisent la micro-parcelle de savoir humain dont ils deviennent les propriétaires exclusifs.

Techniciens supérieurs de l'intellect, les experts ont vocation à enrichir le débat d'éléments neutres ; ce qui, paradoxalement, neutralise ce dernier. Les faits, in fine, s'imposent d'eux-mêmes, a fortiori lorsqu'ils se coordonnent avec un raisonnement tenu par un être humain en blouse blanche, en cape noire ou en costume trois pièces. Mais la sélection même de ces faits est-elle aussi neutre, et l'argumentation retenue possède-t-elle cette même vertu ?

Si M. Weber défendait la neutralité axiologique des chercheurs, on ne peut occulter la portée subjective d'un discours public : conflits d'intérêts, opinions propres, erreurs et omissions factuelles sont autant de risques qui en atténuent l'objectivité, aussi éthique soit l'émetteur.

Dès lors, il conviendrait d'avertir le public de l'inspiration libérale de tel économiste, du lien financier entre tel « expert » et tel groupe de pression industriel, ou encore de l'engagement politique de certains d'entre eux.

Si le règne de l'expertise définit déjà notre jeune siècle, il n'a pu éclore que sur les ruines du précédent, si bien décrit par M. Winock. Quelle place humiliante accordons-nous désormais aux intellectuels, philosophes et généralistes ! Comment avons-nous pu délier la connaissance brute de l'analyse critique du monde, la compréhension de l'engagement, le regard de la vision, si ce n'est au prix d'une lâcheté conservatrice sans perspective aucune ? Dérivons-nous désormais vers un néo-scientisme où la poésie de la conviction, la beauté du combat, la saveur de l'interprétation, la richesse du sens individuel, s'éteignent au profit des chiffres macroéconomiques, de l'évolution législative et de l'origine froide des maladies ? Jusqu'où l'humanité fera-t-elle pénétrer le taylorisme au sein même de son appareil cognitif ?

 

Giuseppe

www.laplumedegiuseppe.weebly.com

 
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